Je voudrais vous faire partager mon enthousiasme pour un article de Charlotte Nordmann dans le numéro de juillet-août du Monde de l'éducation : "Manifeste pour une école démocratique".
L'article prend pour point de départ la contradiction sur laquelle repose l'école : la double fonction de démocratisation et de hiérarchisation. Oui, il faut diffuser le savoir au plus grand
nombre mais il faut aussi sélectionner une "élite" qui accédera aux grandes écoles (quelles qu'elles soient).
Qu'en est-il dans nos conservatoires ?
Tous les conservatoires revendiquent leur mission de démocratisation. Nous avons tous une politique d'action culturelle avec des concerts scolaires, nous nous impliquons tous dans la "politique de
la ville" (le terme fait déjà vieillot !), nous réfléchissons tous à notre politique tarifaire...
L'enseignement de la musique et de la danse s'est largement développé depuis les années 70 pourtant le développement de nos publics semble marquer une pose. Ce ralentissement est d'ailleurs parfois
clairement voulu par les collectivités pour des raisons de coût. La sociologie de notre public a, elle, assez peu évolué.
Ce rapport à nos publics nous conduit directement à l'autre mission de l'école : sélectionner.
En général, en en parle moins. Le choix récent du mot "conservatoire" pour remplacer "école de musique et de danse" marque peut-être un retour en grâce de cette mission de hiérarchisation...
Personne (ou presque) ne conteste le bien-fondé de cette sélection pour ceux qui veulent se lancer dans le métier et qui frappent aux portes d'une formation pré-professionnelle. Il serait
irresponsable de laisser des jeunes dont "on" pense (mais qui est précisément ce "on" ?) qu'ils n'en ont pas les capacités, se fourvoyer dans une voie difficile. Cela nous oblige quand même à
préciser les critères de cette sélection : bagage technique, compréhension de la musique ou de la danse, âge, potentiel (notion vague et inévaluable et qui pourtant revient souvent sur le
tapis...).
Mais la sélection est souvent présente bien plus tôt. De nombreuses écoles imposent une première année "probatoire" dont le nom dit tout. Je ne parle même pas des examens d'entrée pour accéder... à
la première année de piano !
Enfin, la sélection est parfois plus discrète.
Il arrive que des élèves ratent leur examen de fin de cycle. Il arrive que l'on préconise à certains de rester dans le même niveau de Formation Musicale parce que les acquis ne sont pas
suffisants.
Le réglement des études prévoit ce type de situations et l'élève est naturellement autorisé à rester une année supplémentaire dans le cycle ou à "redoubler" son année de solfège (oh les vilains
mots : redoubler et solfège dans la même phrase !).
Pourtant on se rend compte que ces élèves se réinscrivent beaucoup moins que les autres l'année suivante !
L'équipe pédagogique a la conscience tranquille ; il a été expliqué que "ça n'est que partie remise", "qu'il vaut mieux consolider les acquis avant d'aborder des répertoires plus ambitieux..."
L'élève quant à lui entend qu'il ne fait pas partie des bons ; les parents quant à eux oscillent entre l'affectif (totale empathie avec l'enfant) et la consommation de loisirs où le problème se
règle par un changement d'activité.
Comment faire pour éviter ce divorce ?
Mieux expliquer les décisions ? Peut-être mais le mal est sans doute plus profond.
L'article de Charlotte Nordmann fournit quelques pistes. Il faudrait tout citer, je me contenterai de quelques phrases :
"Comment faire pour que ces pratiques encouragent l'autonomie ? Comment faire pour que la reconnaissance de la valeur des savoirs transmis ne se mue pas en respect de principe de la compétence des
"instruits" ? (...)
Il s'agit d'interroger notre propre rapport à l'écriture, à la parole, à la connaissance (
nous dirions pour notre part à l'art, à la musique, à la danse...) en cherchant à développer chez
nous aussi l'autonomie. (... Il faut) revendiquer pour chacun le droit à participer à l'élaboration de ce savoir qui doit apparaître pour ce qu'il est : construit, en construction, polémique,
vivant enfin."
Reconnaissons que nous n'en sommes qu'au balbutiement de cette réflexion.
Cela ne nous empèchera pas de perséverer.
Amis lecteurs, vivez heureux.
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