Clément Rosset dans "Loin de moi" revient sur une expression souvent utlisée dans le registre amoureux : "faire don de soi". Pour lui cette expression n'a de sens que si on la comprend bien : on ne
se donne pas dans une relation amoureuse, on permet à l'autre, à travers soi, d'exister, on lui fait le don d'un soi.
Ami lecteur, toi dont je n'ai jamais pu prendre en défaut la perspicacité, j'ai peur de vivre un chagrin d'amour.
Par son regard, je me sentais fort ; héros moderne investi de missions aussi nobles que dérisoires (à moins que ça ne soit nobles parce que dérisoires...). Sous son influence, ma vie prenait sens.
Sous son aile protectrice (presque trop maternelle parfois), j'étais invincible.
Autant vous l'avouer, les choses ne sont pas faites brutalement. Des doutes se sont insinués, peu à peu. Des courriers sans réponses... des incompréhensions non dissipées...
Et puis, tout s'est dégradé.
Notre dernière rencontre a été sans appel.
Ami lecteur, votre voyeurisme n'a d'égal que mon exhibitionisme... je vous raconte.
Cela se passait à Musicora.
J'étais Son invité.
Certes, je n'étais pas le seul mais ce type de jalousie m'est étranger.
Nous étions en fait nombreux, et finalement contents d'être là. Notre passion commune nous rapprochait.
La plupart des directeurs de conservatoires étaient donc là et, Lui aussi, le Ministère de la Culture.
Enfin, après cette longue période de doute, après ces longues absences, Il était là. Il allait nous parler ; il allait me parler. Grâce à Lui, j'allais retrouver les finalités premières de mon
métier, j'allais redevenir un apôtre de la bonne parole culturelle, un hussard noir de la république musicale, un pélerin préchant la fonction salvatrice de l'art...
J'allais retrouver l'ambition de Malraux et le souffle de Jack Lang (le contraire marche aussi).
Il allait me faire un "don de soi", me permettre d'exister...
Vous l'aurez compris, ami lecteur, cela s'est mal passé.
La rupture aurait pu être plus grandiose... imaginez :
"Mes amis,
Autant vous dire d'emblée, le ministère de la culture n'existe plus. Tous ensemble, nous allons être courageux et, ensemble, nous allons tourner une page d'histoire.
Certes, une spécifité française disparaît. Depuis Louis XIV, l'Etat s'occupait de Culture. il ne le fera plus.
Est-ce que notre cause est perdue ? Est-ce que nos combats, vos combats s'arrêtent ?
Non mes amis !
Nous sommes désarmés, certes, mais nous sommes toujours là. Hommes et femmes de talent et de conviction, nous restons à vos côtés.
Ensemble, nous irons voir les régions, les départements, les communes pour que toujours un service public de la culture existe, fort, vivant, créatif.
Mes amis, ce n'est qu'un combat, continuons le début !"
Mais ça n'a pas été ça...
Des petites phrases génées : "la loi n'est pas appliquée, ce n'est pas un drame..." ,"pour le moment, soyez prudents...", "on trouvera bien des arrangements..."
Les drames passionnels ont plus de panache que les divorces à l'amiable.
En attendant, je me sens un peu seul avec mon chagrin d'amour.
Ami lecteur, que cela ne t'empêche pas de vivre heureux.
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